Bouchet Jean, « A tresdocte et treselegant poete et orateur / Monsieur Maistre Jehan breche. Advocat au siege Royal de Tours / Jehan bouchet de Poictiers humble salut », dans Jean Brèche, Manuel royal, Tours, M. Chercelé, f. B v° – Biiij r°.

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Je doubte / et crains / o treseloquent Breche
De m’approcher du pas / et de la breche
Que Rhetorique en ses naturelz arts
A faict en toy : non contre les Cesars
Mais pour garder que lepide ignorance
N’aquiere en toy quelque lieu d’asseurance.
Car je / qui suis debile et ignorant /
Si de ce pas m’approche en asseurant /
On me pourra gecter à la renverse
Comme souldart de la partie adverse.
Que veulx je dire ? Orateur tresfacond /
En tous scavoirs abundant / et fecond /
Sinon apres avoir veu ton epistre
Et tes traictez / ausquelz as donné tiltre
De la doctrine / et la condition
D’un noble prince : et la traduction
De ce qu’en dict Plutarche en ung sien livre
Par toy traduict / de tous defaulx delivre : [f. B ij r°]
Delivre dy / affin que franc soys
Des grans erreurs du langaige françoys.
J’ay retiré plume / papier / et encre /
Comme esbahy / gectant en mer mon anchre
Et ne scavoi[s] mon esprit avancer
Tant qu’au respondre il ausast commencer.
Car ton stille est copieux / et decline
A briefveté / comme du second Pline /
Et de Saluste / auquel fut tant de bien
Qu’en peu parlant n’oblia jamais rien.
Doulx / et fluent : loing de propoz aspere
Comme celluy de Cicero / le pere
Des orateurs : en quoy ont les Romains
Eu bruict et loz entre tous les humains :
Voire en ton art / qui part de longue estude
On voit à l’œil dignité / amplitude :
D’invention tresgrand subtilité
Que bien conduitz en doulce gravité.
Et rien n’y a premier / quant à la forme
Pour l’impugner / ne la juger difforme.
Tu as le tout en si grand ordre mis
Que rien n’y voy superflu ne obmis.
Et pour parler apres de la matiere
En soy tresgrande / est perfaicte et entiere /
Digne d’un Roy / Monarche / ou Empereur
Qui ces traictez pourroient lire par heur :
Car apprendront / voyant ton escripture /
Quelle des corps sera leur nourriture
Et de l’esprit / pour en honneur Regner /
Et les defaulx d’une terre expugner :
Et quant aux biens / comme on les doibt despendre /
Et des biens faictz à chascun loyer rendre : [f. B ij v°]
Prouvant le tout par escriptes raisons /
Par dictz mauraulx et par comparaisons
Qu’on ne scauroit aucunement debattre /
Ne debatant par le contraire abbatre :
Et pense / et croy / que le Roy Salomon
Ne Socrates / ne le divin Platon /
Ne autres grands philosophes moraulx
N’en ont escript preceptz plus doctrinaulx /
Mieulx procedans de Dieu par grace infuse
Que du conseil de ta privée muse /
Qui en tous arts t’a si tresbien instruyct
Qu’en toute France / et ailleurs en est bruyct.
Ne pense pas pourtant / que du tien œuvre
Pour en mesdire aucun sa bouche n’euvre.
Car oncq ne fut si tresseagrable [sic] autheur
Qui n’ayt souffert le coup d’ung detracteur.
Platon reprint Socrates homme docte :
Et Platon fut reprins par Aristote.
Averrois Aristote reprint
Lequel de luy jamais chose n’apprint.
Et Scillius dist l’erreur de Sulpice.
Dedans Varro Lillius trouva vice.
Ennius dist d’Horace son advis
En part maulvaise / et sinistre divis :
Et Stratocles de Strabo dist reproche :
Origenes de saincteté tant proche
Par sainct Hierosme est en maints lieux taxé :
Hierosme n’a sans detracteurs passé :
Car de Ruffin a souffert quelque alarme
Et de Donat Ruffin / dont mainte larme
Ont rependu les devotz Chrestiens :
Escrivant n’est qui ne tumbe aux siens [f. Biij r°]
Des repreneurs : par ce / quoy qu’il en aille /
Il n’est si bon quelque foys qui ne faille.
Esquelz defaulx / on se doibt supporter
Sans l’un de l’autre aucun mal raporter.
Ce nonobstant / Amy / Je te conseille
Faire à la dame au monde non pareille
La Sœur du Roy / present de ton labeur :
Et je scay bien qu’en elle est tant d’honneur /
Tant de doulceur / et que tant est benigne /
Qu’encores fust ton œuvre d’elle indigne
Benignement acceptera le don /
Et en auras sa grace pour gardon :
Qui n’est pas peu, plus tost la choisiroys
Qu’or / et argent : et mieulx m’en trouverois :
Et si scay bien / quand le tout aura veu /
Te jugera de grand scavoir pourveu.
Reste à respondre aux extremes louenges
Qu’escriptz de moy / que trop je trouve estranges :
Et les lisant / saichant ce qui en est /
Suis tout honteux : et me semble que c’est
Chose tournant à mocquerie et honte
Quand entre gens de scavoir on me compte.
Telz loz sont deubz à L’abbé sainct Gelays /
Marot / Sagon / Brodeau / et Rabelays /
Macault / Colin / et autres en grand nombre
Tous escripvans dessoubz le Royal umbre
Du Roy Françoys des lettres amateur /
Grand geographe / et plus grand orateur :
Qui a remis le bon scavoir en France /
Dont les Visgotz causerent la souffrance
Des ce viel temps qu’eurent entre leurs mains
Par ung accord les Gaulles des Romains / [f. Biij v°]
Et dès ce temps / ceste gent tant ferale
Abbatardist la langue patrialle
Qu’on veoit remise en art si tresperfait
Que le latin aucunesfois defaictz
Et chascun tour grands orateurs s’erigent
Qui les erreurs du vulgaire corrigent.
Quant est de moy / j’ay tousjours pretendu
Estre des grands et petiz entendu :
Plus ay pene à la verité dire
Que elegamment en prose et vers escrire.
Aussi n’avois pour le faire / scavoir :
Comme chascun peult en mes œuvres veoir.
Je ne fuz oncq orateur / ne poete :
Mais soubhaictay seullement et soubhaicte
Faire et escrire œuvre plaisant à dieu :
Et au prochain proffitable en tout lieu :
Aussi le temps tout amployer et mectre
Qu’on mect en jeu / à faire prose ou mettre /
M’y delectant plus qu’en esbatz et jeux
Qui sont à l’ame / et aux corps oultrageux.
Cela me passe : et plus / ou peu en use :
Car esloigné suis de ma propre muse.
Quand je souloys avecq elle veiller /
Tous mes espritz scavoit bien reveiller
A inventer quelque moralle tasche /
Mais à present ma vieillesse s’en fasche.
Non du labeur : mais dont je n’ay l’esprit
Du plus le faire / et mettre par escript.
Cecy n’escriptz / seigneur et amy Breche[,]
Comme ennuyé de pasture à la creche /
Ne pour avoir louenge en m’accusant
Mais envers toy humblement m’excusant [f. Biiij r°]
Dont promptement je ne t’ay faict responce /
Combien qu’en eusse assez deue semonce
Des de Marnefz freres / nos bons amys
Lesquelz ne sont remis ne endormys /
De recuillir choses d’imprimer dignes /
Et publier soubz leurs formes et signes :
Comme feront tous ce qu’as composé
Lors que le temps y verras disposé
Et sur ce poinct / à toy me recommande
Te merciant de celle amytié grande
Qu’as envers moy (seigneur / et amy cher)
Qu’on ne verra de ma part tresbucher.
En priant Dieu te donner la couronne /
Dont ses esleuctz par sa grace couronne.

Faict à Poictiers / quand Titan se couchet [sic] /
Par le tout tien serviteur. Jehan Bouchet.

Ha bien touché.
Spe labor brevis.

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Pour citer cet article :
Jean Brèche, « A tresdocte et treselegant poete et orateur / Monsieur Maistre Jehan breche. Advocat au siege Royal de Tours / Jehan bouchet de Poictiers humble salut », Manuel royal, Tours, M. Chercelé, 1542, f. Aij r° – Aiiij v°. Transcription par Claire Sicard, La Rimerie, Farrago numérique, 10 octobre 2015 [En ligne] http://wp.me/P6Pjkj-4L.